Une grande partie du siècle des Lumières écossaises a été marqué par la multiplicité des artistes spécialisés dans le portrait et notamment les conversations pieces (genre anglais montrant un groupe de personnes dans leur intimité et peint selon les règles du portrait). Allan Ramsay et Cosmo Alexander apparaissent progressivement comme des figures écossaises du portrait au Royaume-Uni. Dans tout ce renouveau intellectuel européen, l’Écosse a ainsi pu se démarquer grâce à la touche singulière de ces portraitistes. Quelles sont les raisons du développement du genre du portrait en Écosse et quelles en sont les caractéristiques ? Finalement, comment s’est-il exporté en Amérique du Nord ?

L'importance du portrait au détriment de la peinture d'histoire

Les conséquences intellectuelles de l'Union de 1707

Si l’on se réfère à la hiérarchie des genres mise en place au XVIIème siècle par l’Académie royale de peinture et sculpture, il existe cinq genres picturaux principaux classés en fonction de leur noblesse.

Si vous avez un doute sur l'ordre de ces genres et les thèmes qu'ils abordent, cliquez ici
  • La peinture d’Histoire
    (sont inclus la peinture religieuse, la peinture mythologique et la peinture de bataille)
  • Le portrait
  • La scène de genre
    (représentant des moments de la vie quotidienne et dont fait parti le conversation piece anglais)
  • Le paysage et les marines
    (les marines étant des scènes navales)
  • La nature morte
    (Still life en anglais)

Il existe également d’autres genres picturaux au XVIIIème siècle mais, étant plus spécifiques à certains pays, ils ne sont pas inscrits ici.

 

La peinture d’Histoire et le portrait sont considérés comme des genres majeurs. Néanmoins, en Écosse, la peinture d’Histoire est pratiquement absente. L’Union du Parlement en 1707, qui a réuni les deux couronnes et transféré la totalité des pouvoirs en Angleterre, a notamment développé un complexe intellectuel des Écossais vis à vis de l’Angleterre. En effet, les hommes d’arts et de sciences écossais ne portaient que peu d’intérêt pour l’histoire de leur propre nation. Ils préféraient étudier l’Angleterre ainsi que l’antiquité grecque et romaine. Cette mise à l’écart de l’histoire écossaise est en partie dû aux enjeux économiques qui menaçaient les artistes : avant 1746, le marché de l’art écossais étant relativement fermé, si le peintre venait à montrer sa sympathie pour la cause jacobite, cela pouvait ruiner sa carrière.

De plus, l’Écosse étant majoritairement presbytérienne depuis le XVIème siècle, les peintres ne bénéficiaient pas du mécénat du clergé (la peinture religieuse est proscrite par l’Église).

Face à ces contraintes, les artistes écossais pouvaient difficilement vivre de leur art en Écosse et c’est pourquoi beaucoup d’entre eux ouvraient leur atelier à Londres où les mécènes étaient plus nombreux.

Le parcours d'apprentissage des artistes européens

Les voyages formant la jeunesse, de nombreux jeunes gens devaient effectuer le Grand Tour afin de parfaire leur éducation et leur art. Les peintres écossais allaient donc à la rencontre des maîtres italiens, français et flamands après une première formation auprès d’artisans londoniens. En Italie, les artistes séjournaient un certain temps à Florence, Bologne, Venise, Naples et Rome dans l’optique d’apprendre les particularités des grands maîtres de chaque cité.

Ce voyage coûtait extrêmement cher. Les peintres étaient parfois amenés à vendre certaines de leurs propriétés ou domaines pour continuer leur apprentissage. Il y eut malgré tout quelques tentatives infructueuses d’ouverture d’écoles d’art en Écosse telle l’académie de St Luc à Édimbourg qui ouvrit en 1729 mais ferma deux ans plus tard. La première académie de peinture écossaise n’ouvrira qu’en 1798 !

Il est également important de souligner que, depuis plusieurs siècles déjà, Rome était connue pour la forte présence d’une communauté écossaise en ses murs. Le pape Clément VIII avait même créé en 1600 un collège écossais et en 1717, la famille Stuart s’était ainsi exilée au palazzo Muti, près de la Strada Felice où vivait déjà la plupart des Écossais. En 1719, suite à la rébellion s’achevant par l’échec de la bataille de Glen Shiel, le nombre d’Écossais augmenta fortement. De nombreux artistes devaient alors nier, à leur retour en Angleterre, avoir fréquenté des jacobites.

Les particularités du portrait écossais

Finalement, en rentrant en Grande-Bretagne, ces peintres décidaient souvent de s’installer à Londres, ou à proximité, afin de bénéficier de l’attractivité artistique de la capitale riche en mécènes et en commanditaires. Leur technique et leur vision singulière du portrait dénote avec les portraits que les Anglais avaient l’habitude d’admirer.

En effet, les portraitistes écossais étaient connus pour réaliser des tableaux sobres et réalistes où les personnages ne sont pas embellis, les symboles d’élévation sociale sont absents et où ils sont mis en situation dans leur quotidien. Ils entraient ainsi en opposition avec les traditions du portrait anglais. Ces peintures mettent en avant la personnalité de la personne

Par ailleurs, il existe en réalité au moins deux types de portraits peints par les artistes écossais :

  • le portrait au style “classique”, correspondant aux codes anglais : célébrant la réussite sociale et économique. Généralement, les portraitistes écossais qui suivaient ce courant étaient souvent enclin à l’Union.
  • le portrait sobre et réaliste, propre à l’originalité écossaise et proche de la doctrine calviniste. Sans être en opposition avec les mentalités des mécènes anglais, les peintres exprimaient ainsi une certaine nostalgie de la culture écossaise ; à défaut de pouvoir affirmer une opinion plus tranchée sans risquer de perdre des commanditaires. La plupart de ces derniers étaient par ailleurs d’origine écossaise.

Plusieurs peintres et portraitistes œuvraient en exil avant 1746. Certains rentrèrent en Grande-Bretagne à la suite de la dernière défaite jacobite. D’autres s’installèrent en Europe et même dans le Nouveau Monde !

Un jacobite à l'origine de l'art colonial du Nouveau Monde

Parmi les multiples exilés, il y eu le portraitiste John Smibert qui leva les voiles vers les Amériques. Lorsqu’il partit en 1722, il n’imaginait pas alors qu’il aurait une telle influence dans l’art colonial au Massachusetts.

L'aventure de John Smibert et son installation

John Smibert (1688-1751) était un peintre portraitiste écossais. Après des débuts comme peintres décorateurs en Écosse, Smibert partit à Londres en 1709 avant de faire plusieurs aller et retour à Rome puis à Florence jusqu’en 1722, date à laquelle il ouvrit son atelier à Londres et les commandes arrivèrent rapidement ; certains le comparaient à William Hogarth, grand nom de la peinture anglaise. Néanmoins, cela n’empêchait pas les commanditaires de ne pas honorer correctement le paiement des commandes qui demeuraient parfois en partie impayées.

Tout aurait pu bien se passer pour lui si les autorités anglaises n’avaient pas été mises au courant de sa sympathie pour la cour des Stuart. En effet, durant ses séjours à Rome, il avait notamment embrassé la cause jacobite et été amené à réaliser des portraits de l’Old Pretender et de sa femme. Lorsque la conspiration d’Atterbury éclata en 1722 et que le jacobite Christopher Layer fut entendu par la Cour en octobre de la même année, Smibert fut également appelé à se présenter au tribunal. Bien qu’il nia tout lien avec la conspiration et la cause, cette affaire entacha sa réputation à Londres.

Pendant son Grand tour, lors d’un séjour en Italie, il rencontra l’évêque anglican George Berkeley. Ils devinrent amis et, en 1728, lorsque ce dernier lui proposa de partir dans la colonie des Bermudes dans le but d’évangéliser et d’instruire les habitants, Smibert accepta. Lorsqu’il partit en direction des Bermudes, Smibert s’apprêtait à devenir directeur d’une académie de beaux-arts qui devait se construire en même temps que le séminaire Saint Paul’s. En janvier 1729, après avoir fait escale dans quelques villes, ils attendirent un soutien financier de Londres, qui tarda à venir. Finalement, Smibert s’installa à Boston et Berkeley rentra en 1732.

Les raisons de son succès en Amérique du Nord

Peu de temps avant le départ de Berkeley, Smibert peignit l’une de ses plus fameuses toiles : The Bermuda Group.

Sur ce tableau, nous y retrouvons, de gauche à droite : John Smibert lui-même, John James (ou Richard Dalton), John Wainwright (commanditaire du tableau), Richard Dalton (ou John James) Miss Handcock, Anne Forster (épouse Berkeley) tenant leur fils dans ses bras et Berkeley. L’artiste s’est représenté avec un plan dans la main droite, probablement les plans de la future académie de peinture. L’arrière plan laisse à penser qu’il s’agit des Bermudes ou de Rhodes Islande, également lieu de séjour de l’expédition. Le tableau fait 1m80 par 2m40, sûrement une manière de l’artiste de montrer l’ambition du projet.

Smibert peignit 241 portraits de son installation à 1746 dans son atelier de Boston mais également durant ses itinérances entre Salem, Porthsmouth et Boston. Ses commanditaires furent notamment des révérends, des juges et des familles de riches marchands. Il finit par ouvrir un magasin de fournitures artistiques en 1734 afin de compléter ses revenus.

L’une des raisons de son succès fut qu’il était l’un des premiers artistes portraitistes à s’installer à Boston. De plus, son statut de peintre londonien ayant effectué le Grand Tour impressionna de nombreux artistes qui se mirent à le suivre, créant un bouillonnement artistique.

L'influence dans la peinture coloniale

Même si Smibert arrêta de peindre en 1746, son atelier resta ouvert jusqu’en 1777 ; l’atelier devenant un musée à la mort de Smibert en 1751. John Smibert n’aurait eu qu’un seul élève, son fils, Nathaniel, qui fut en tout point son disciple. Le style écossais en peinture s’implanta aisément dans la colonie du Massachusetts car les habitants étaient majoritairement calvinistes.La peinture coloniale révéla, tout au long du XVIIIème siècle, des portraits austères aux vêtements usés et dans des décors dépouillés, comme le montre les œuvres de John Singleton Copley et Ralph Earl.

De même, la composition de The Bermuda Group a fortement influencé les artistes américains, que ce soit dans la position des personnages, le choix des arrières plans.

Au final, la culture écossaise a su s’exporter en parallèle de l’exil de ses hommes et femmes contre l’unionisme. Elle a été à l’origine de nouvelles cultures. Les jacobites ont, à leur façon, également participé à la naissance du Nouveau Monde, tel John Smibert laissant son emprunte dans l’art colonial.

 

Sources

  • AMBLARD Marion, « Ramsay, Thomson, Bruns et les peintres écossais » in Études écossaises, 2016
  • AMBLARD Marion, « John Smibert, un peintre écossais dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord » in Études écossaises, 2013
  • AMBLARD Marion, « Les peintre écossais et la reconstitution de l’histoire de l’Écosse durant la première moitié du XIXème siècle » in Études écossaises, 2011
  • AMBLARD Marion, « The Scottish painters’ exile in Italy in the eighteenth century » in Études écossaises, 2011
  • Wikipédia, Conversation piece [page consultée en mai 2017]